mercredi 25 février 2009

Quelle place pour les humanités?

Les réformes récentes de l'Education Nationale et de la Recherche en France mettent à jour une tendance dérangeante: la propension des gouvernements successifs (à droite surtout, mais il ne faudrait pas croire que la gauche en est incapable) à sacrifier la cause des humanités sur l'autel de l'économie. Or, si les réformes actuelles ont pour objectif de détruire le modèle Français de l'Etat-providence il ne faudrait pas croire que cette tendance est propre à la France. Aux Etats-Unis aussi les humanités n'ont jamais été aussi menacées, premières victimes d'une crise économique qui affecte de plein fouet les universités anglo-saxonnes puisque celles-ci (grâce à leur autonomie) doivent gérer leur budget de manière encore plus stricte qu'à l'accoutumée.

Alors les humanités c'est quoi et pourquoi est-il important de les défendre?
Les humanités ce sont toutes ces matières qui passent souvent pour superflues dans notre monde moderne. Les lettres, l'histoire, la théologie, les arts, les sciences de la culture... etc. L'on a toujours su (de manière informe) que ces matières sont importantes, mais pourquoi déjà au juste?

Dans le monde actuel l'heure est à l'efficacité, voir à la rentabilité. En un sens l'utilitarisme de Bentham a gagné une bataille à la Pyrrhus : si l'on reconnaît aujourd'hui que les diverses entreprises humaines doivent prouver leur utilité à la société , cet utilitarisme risque fort de faire des victimes collatérales. A force de trop faire de l'économie l'on peut parfois oublier qu'il existe divers types d'utilités.

Il convient parfois de juger les prophètes à l'aune de leurs propres valeurs. Et si Adam Smith en écrivant La richesse des nations (The Wealth of Nations) proposait que la confrontation des égoïsmes pouvait mener à l'harmonie sociale, encore mettait-il en garde contre ceux qui seraient susceptibles de chercher à détourner la loi du marché pour leur seul profit. Le libéralisme de Smith, pour garantir la protection de l'intérêt commun, n'excluait nullement un contrôle du marché par une autorité supérieure subordonnée à des principes moraux. Dans La théorie des sentiments moraux (The Theory of Moral Sentiments), Smith ne décrivait pas seulement l'Homme comme égocentrique mais au contraire comme capable d'empathie et d'altruisme. Ainsi, si l'économie se devait selon lui d'être régulée par des principes amoraux, Smith n'a jamais prétendu que ces lois économiques dussent s'appliquer à la société entière, et à n'en pas douter, serait consterné de voir la prépondérance de l'économie (et donc de son amoralisme) dans nos sociétés modernes.

Car paradoxalement, alors que l'économie de marché est supposée juger de la pertinence des produits échangés par le commerce, concrètement, le matérialisme qui en découle en a fait l'instrument d'une industrie de superficialité, l'économie du gadget et du confort, l'aire du "prêt-à-consommer" et du "prêt-à-penser". Autrement dit, si le capitalisme de marché est reconnu comme un moteur pour l'innovation et le développement, à long terme, il n'en appauvrit pas moins la teneur d'une société en en éliminant les acteurs jugés moins performants. Le court-terme devenu essentiel fragilise ainsi les entreprises dont l'impact est moins évident. En cherchant à juger de la performance des humanités on les dénature et en fait un simple produit de consommation.

Alors quelle utilité pour les humanités? Il convient de rappeler que les humanités sont en fait les Sciences Humaines, autrement dit les domaines traitant de l'Homme et de l'Humanité comme sujet d'étude. Elles (re)définissent inlassablement "le sens d'être humain" (what it means to be a human being), mais aussi à quoi sert-il de vivre, qu'est-ce qui fait la richesse (l'intérêt) de l'expérience humaine. On peut ainsi se passer de musique, de culture ou de philosophie, mais pas indéfiniment. Au final, si l'économie peut prétendre assurer notre survie, ce sont les humanités qui nous font vivre. Sans culture l'expérience humaine serait réduite à une suite de répétitions sans aucun sens, et la confusion entre plaisir et bonheur deviendrait telle que nous serions condamnés à vivre à jamais dans "l'instant présent", frustrés en permanence par un désir insatiable de combler nos manques les plus profonds.

Les humanités représentent notre capacité, en tant qu'espèce, à s'interroger sur nous-mêmes. Elles ne sont pas un produit, non plus un projet dont les buts sont clairement définis et grâce auxquels on peut juger de résultats. Au jour d'aujourd'hui pourtant elles sont menacées par une culture de plus en plus matérialiste, et cette introspection nécessaire est en passe de devenir le luxe de quelques-uns, pour reprendre un vocabulaire très actuel "un produit de niche" plutôt qu'un "produit de grande consommation". Epurées, résumées, les humanités devraient maintenant se contenter de traiter de sujets "concrets", "d'actualité" ou "pertinents à chacun", être formatées au monde présent donc.

Mais il est une fonction des humanités qui est oubliée. Loin d'être simplement le passe-temps d'une minorité intellectuelle, elles servent aussi au développement personnel de tout jeune adulte, servant à transformer nos adolescents boutonneux en citoyens votants. Si la philosophie ne nourrit pas son homme elle lui apporte en revanche la capacité de raisonner, et donc de choisir. Il n'est pas de démocratie sans éducation digne de ce nom ; préserver nos libertés commence par la préservation du savoir, et donc de la culture.

Il est un sentiment grandissant que les Sciences Humaines ne sont plus toujours adaptées au monde actuel, qu'elles ont parfois oublié leur rôle de formation citoyenne ; si cela est bien le cas c'est de plus de moyens dont elles ont besoin et non de coupes budgétaires.

Si l'on oublie ne serait-ce qu'un instant que l'homme n'est pas qu'acteur économique les livres brûleront et ils seront difficiles à réécrire. Une éducation libérale ne se limite pas à quelques savoirs-faire ou savoirs-penser, elle doit également expliquer et débattre des systèmes et principes utilisés, sans cesse les remettre en question pour nous protéger de l'arbitraire ou du simpliste. Dans un monde toujours plus intégrant et plus globalisateur, les humanités sont plus que jamais la seule chose pouvant nous distinguer des insectes que nous foulons au pied.


Sources:
The New York Times: "In Tough Times, The Humanities Must Justify Their Worth", par Patricia Cohen.
Humanities journals under threat from the European research bureaucracy (ERIH), par Medical Museion (Université de Copenhague).
Le Monde: "La mort des humanités", par G. Philippe & W. Marx.
The New York Times: "We’re Not ‘Cowards,’ We’re Just Loud" par Stephen L. Carter.
Wikipedia: Adam Smith

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